La chasse à courre en Wallonie porte en elle les traces d’une longue histoire sociale et culturelle, où l’aristocratie a longtemps dicté les codes avant que des exigences éthiques et réglementaires ne transforment la pratique. Un maître d’équipage expérimenté, qui a passé l’essentiel de sa vie dans les forêts ardennaises, observe que « la vénerie n’a jamais été figée ; elle s’est adaptée aux époques tout en préservant son essence ». Ce récit retrace cette métamorphose depuis les équipages princiers du XIXe siècle jusqu’aux règles strictes qui encadrent aujourd’hui la transmission du savoir-faire.

Les équipages aristocratiques du XIXe siècle

Au début du XIXe siècle, la vénerie wallonne reste l’apanage d’une noblesse terrienne qui reconstitue ses équipages après les bouleversements révolutionnaires. Plusieurs grandes familles de la région maintiennent des meutes de chiens courants dans les domaines de Marche-en-Famenne et d’Ardenne. Les veneurs portent encore l’habit traditionnel à boutons dorés et la trompe en cuivre gravée aux armes familiales. Notre interlocuteur rappelle que « ces équipages comptaient souvent plusieurs dizaines de chiens, logés dans des chenils construits avec le même soin que les dépendances du château ». Les chasses se déroulent sur des territoires clos de plusieurs milliers d’hectares, où le cerf ou le sanglier est traqué pendant plusieurs heures. Les relais de chevaux, organisés à intervalles réguliers, témoignent du luxe consenti à cette pratique. Les invitations exigent une tenue stricte, du haut-de-forme au gilet de chasse en velours. Ces usages renforcent les liens entre grandes maisons européennes, les veneurs wallons échangeant volontiers des chevaux et des conseils d’élevage avec des équipages français. Les traditions de vénerie en Wallonie illustrent encore aujourd’hui ces codes hérités.

Il évoque aussi, de manière plus générale, ce que racontent les archives familiales conservées dans certains châteaux ardennais : des chasses mémorables parcourant plusieurs dizaines de kilomètres en une seule journée, avec des relais de chevaux frais installés près des cours d’eau. Les veneurs portaient alors des bottes de cuir et des éperons ouvragés, marques de distinction sociale autant que d’équipement fonctionnel. « Les chenils abritaient de nombreux chiens, chacun identifié par un collier portant le nom du veneur qui l’avait dressé », précise-t-il. Ces éléments montrent à quel point la vénerie wallonne s’inscrivait dans un réseau de sociabilité aristocratique dense, reliant les châteaux ardennais aux domaines voisins du Luxembourg et de la France. Les piqueux, souvent originaires des villages environnants, recevaient des primes pour chaque portée élevée avec succès. Cette organisation minutieuse, qui mobilisait de nombreuses personnes par sortie, témoigne d’un art de vivre disparu mais dont les rituels continuent d’influencer les pratiques actuelles.

L’âge d’or de la vénerie wallonne

Entre 1870 et 1914, la vénerie wallonne connaît son apogée. De nombreux équipages sont alors actifs, de la forêt de Saint-Hubert jusqu’aux bois de la Semois. Les maîtres d’équipage organisent des rallyes inter-frontaliers avec les veneurs français et luxembourgeois. Notre interlocuteur évoque cette période avec nostalgie : « C’était le temps où l’on comptait les fanfares à la sortie de la messe et où chaque équipage veillait scrupuleusement au bien-être de sa meute, malgré une conception du gibier très différente de la nôtre ». Les carnets de chasse conservés dans plusieurs collections privées mentionnent de longues journées parcourues à travers les vallées de la Lesse et de l’Ourthe. Les veneurs adoptent alors des instruments à plusieurs tons, qui permettent une communication plus précise entre les différents postes.

Les fêtes de clôture de saison rassemblent plusieurs dizaines, parfois plusieurs centaines de personnes autour de grands banquets. Ces fastes contribuent à la réputation internationale de la vénerie belge.

Notre interlocuteur complète ce tableau en évoquant les équipages actifs dans la forêt de Saint-Michel et les environs de Bouillon : les grandes familles ardennaises organisaient chaque automne des chasses transfrontalières avec les veneurs du nord de la France, traversant parfois la Semois à gué. Il rappelle qu’une seule saison pouvait voir défiler de nombreux chevaux dans les vallées de l’Ourthe et de l’Amblève. Les piqueux, formés dès l’adolescence dans les villages ardennais, apprenaient à reconnaître un grand nombre de sons de trompe différents, chacun correspondant à une situation de chasse précise. Les banquets de clôture mobilisaient toute une chaîne de cuisiniers et de serviteurs, et servaient des pièces de gibier rôties selon des méthodes traditionnelles. Ces événements attiraient régulièrement des invités de marque venus d’autres cours européennes. Notre interlocuteur note que « le coût d’une saison complète représentait une somme considérable, entre l’entretien de la meute, des chevaux de relais et du personnel ». Cette prospérité permit l’acquisition de cornes de chasse ouvragées et de tapis de selle brodés aux armes des grandes familles ardennaises.

Le déclin et la réglementation du XXe siècle

La Première Guerre mondiale disperse les meutes et les chenils sont réquisitionnés. Après 1918, seule une poignée d’équipages subsistent. La crise économique des années 1930 réduit encore les effectifs. Notre interlocuteur note que « beaucoup de maîtres ont dû vendre leurs chiens pour payer leurs charges ; certains ont offert leurs meutes aux communes ». L’occupation allemande de 1940-1945 interdit la chasse à courre, considérée comme activité de loisir aristocratique. Après la Libération, la loi sur la chasse de 1948 impose pour la première fois un permis spécifique et des territoires agréés. Les décennies suivantes voient l’apparition des premiers règlements régionaux limitant la taille des équipages. Un tableau chronologique résume ces évolutions :

PériodeÉvénement majeurConséquence sur les équipages
1870-1914Apogée aristocratiqueNombreux équipages actifs
1918-1939Réduction économiqueFort recul du nombre d’équipages
1948Loi sur la chassePermis et territoires réglementés
1975Arrêté wallon sur la vénerieEncadrement de la taille des équipages
Fin des années 1990Décret régional sur le bien-être animalInterdiction des relais nocturnes

Ces mesures marquent le passage d’une pratique privée à une activité encadrée par l’autorité publique.

Équipage de vénerie en tenue traditionnelle lors d'une chasse à courre en Wallonie

Notre interlocuteur évoque les conséquences concrètes de ces bouleversements dans les forêts de la région de Libin et de Redu : après 1918, plusieurs équipages ont dû réduire fortement leurs meutes en quelques saisons seulement. Il raconte que dans certains villages, des piqueux ont racheté collectivement des chiens courants pour les offrir à leur commune, préservant ainsi une tradition locale. Durant l’occupation, certains veneurs ont caché leurs trompes dans les combles des fermes, au risque d’être dénoncés. Après 1948, l’obligation d’obtenir un permis a conduit à la création des premiers registres officiels, dont certains sont aujourd’hui conservés à la Maison de la Chasse de Saint-Hubert. Notre interlocuteur précise que « l’encadrement progressif de la taille des équipages a obligé les maîtres à sélectionner rigoureusement les lignées les plus endurantes ». Ces adaptations, bien que douloureuses, ont permis à la vénerie wallonne de survivre sous une forme plus démocratique et mieux encadrée.

L’éthique cynégétique contemporaine

Depuis les années 2000, l’éthique cynégétique s’est imposée comme condition de survie de la vénerie wallonne. Notre interlocuteur insiste : « Nous ne chassons plus pour le trophée, mais pour la régulation et le respect du gibier ». Les maîtres d’équipage doivent désormais suivre une formation obligatoire sur le bien-être animal et respecter une charte limitant la durée des chasses. Les chiens sont aujourd’hui équipés de dispositifs de repérage GPS, qui permettent de suivre leur position en temps réel et d’éviter les poursuites excessives. L’étiquette de la chasse à courre en Wallonie rappelle que le silence est désormais exigé lors des approches et que tout contact avec le public doit rester courtois.

À retenir : L’éthique contemporaine exige que chaque équipage puisse justifier ses prélèvements et ses actions de régulation auprès des autorités compétentes.

Notre interlocuteur ajoute que dans les forêts domaniales de Saint-Hubert et de Bouillon, les équipages doivent désormais documenter leurs prélèvements à l’aide de comptages réguliers, une rigueur comparable à celle exigée pour l’entretien des haies et arbres champêtres en milieu rural, autre enjeu de gestion durable des territoires ardennais. Il évoque, sans donner de cas isolé précis, la manière dont les colliers GPS ont permis à plusieurs équipages de retrouver rapidement des chiens égarés, évitant ainsi toute poursuite prolongée dans des zones sensibles. Les formations obligatoires incluent désormais des modules sur la reconnaissance des empreintes fraîches du cerf et du sanglier, dispensés par des gardes forestiers de la région. « Nous avons appris à adapter nos horaires aux périodes de reproduction des hardes », précise-t-il, soulignant que les chasses ne débutent plus tôt le matin dans les zones fréquentées par les promeneurs.

La formation des veneurs aujourd’hui

La transmission du savoir-faire repose sur un système structuré mis en place par les associations de veneurs de Wallonie. Les candidats doivent d’abord obtenir le brevet fédéral de piégeur avant de suivre un stage pratique de plusieurs semaines. Notre interlocuteur explique que « le jeune veneur apprend d’abord à lire la forêt : les empreintes, les fumées, le comportement des hardes ». L’usage de la trompe est enseigné sur plusieurs saisons avant toute participation active. Un module consacré à la législation européenne complète désormais la formation.

Les stages se déroulent principalement dans les forêts domaniales de Saint-Hubert et de Bouillon, sous la supervision de piqueux expérimentés.

  • Connaître les termes du lexique de base de la vénerie
  • Maîtriser les principaux tons de la trompe
  • Identifier les âges du cerf à l’empreinte
  • Appliquer les règles de sécurité en meute

Notre interlocuteur détaille encore les parcours concrets : les stagiaires passent plusieurs jours dans les bois ardennais, où ils apprennent à distinguer les fumées du cerf mâle de celles de la laie. Il évoque le cas type d’un jeune veneur qui, après un stage complet, parvient progressivement à reconnaître à l’oreille de nombreux sons de trompe différents. Des partenariats avec des écoles agricoles de la région permettent à des étudiants de suivre des modules optionnels sur la législation relative au bien-être animal. Notre interlocuteur insiste sur le fait que « la formation inclut désormais des journées de simulation de poursuite avec colliers GPS, pour habituer les jeunes veneurs aux outils modernes sans perdre les repères traditionnels ».

Conseil : Les aspirants veneurs gagnent à observer plusieurs chasses complètes avant de manipuler la trompe en situation réelle, afin d’éviter les erreurs de communication qui peuvent perturber la meute.

Les équipages actuels en Wallonie

Plusieurs équipages sont aujourd’hui agréés en Wallonie. Certains, comme celui associé à la forêt de Saint-Hubert, comptent une meute de plusieurs dizaines de chiens courants et un noyau de piqueux expérimentés. D’autres équipages, basés plus près de Libramont, privilégient la chasse au sanglier avec des meutes plus légères. Chaque équipage doit justifier d’un territoire suffisant et d’une assurance spécifique. Les budgets annuels varient sensiblement d’un équipage à l’autre, couverts en partie par des cotisations et par des aides liées à la régulation du grand gibier.

Jeune veneur en formation avec la trompe de chasse

Notre interlocuteur précise que les équipages de la région de Saint-Hubert entretiennent des relations étroites avec les gardes forestiers de Nassogne et de La Roche-en-Ardenne. Il mentionne que les budgets annuels servent notamment à l’achat de matériel de repérage et à l’entretien des chenils. L’équipage plus orienté vers la chasse au sanglier réalise chaque année plusieurs sorties ciblées dans les bois de la Semois, avec des résultats de régulation qui varient selon les saisons et les conditions climatiques, sans qu’un chiffre unique puisse résumer une réalité aussi changeante.

Le rôle de saint Hubert dans l’identité des veneurs

Saint Hubert reste le patron tutélaire de tous les veneurs wallons. Chaque 3 novembre, les équipages se rassemblent à la basilique de Saint-Hubert pour la bénédiction des trompes et des meutes. Notre interlocuteur souligne : « Cette cérémonie nous rappelle que la chasse n’est pas un droit absolu, mais une responsabilité confiée ». L’histoire du chapitre de la collégiale de Saint-Hubert montre comment les chanoines ont, dès le XVIIIe siècle, codifié les premiers rituels cynégétiques encore observés aujourd’hui.

Notre interlocuteur évoque les processions qui traversent chaque année plusieurs villages ardennais avant d’atteindre la basilique. Il rappelle que ces célébrations réunissent régulièrement des veneurs venus de France et du Luxembourg, dans une ambiance à la fois solennelle et conviviale. Les trompes des équipages sont bénies une à une, tandis que les chiens reçoivent une aspersion d’eau bénite. Cette tradition, ancrée dans les forêts de Saint-Hubert depuis des siècles, renforce chaque année le sentiment d’appartenance des équipages wallons.

Les débats entre société civile et défenseurs des animaux

Les oppositions à la chasse à courre se sont intensifiées ces dernières années. Des associations comme Gaia organisent régulièrement des manifestations devant les lieux accueillant des équipages. Notre interlocuteur reconnaît que « le dialogue est parfois rude, mais nous avons accepté d’ouvrir nos terrains à des observateurs indépendants ». Des rencontres réunissant chasseurs, défenseurs du bien-être animal et représentants des autorités wallonnes se tiennent régulièrement. Ces échanges ont abouti à un encadrement plus strict des chasses à proximité de certaines zones sensibles.

Notre interlocuteur raconte que des discussions se sont déjà tenues dans les locaux de la Maison de la Chasse de Saint-Hubert, aboutissant à la création de zones tampons autour des sentiers pédestres les plus fréquentés. Il évoque, de façon générale, des sorties observées par des représentants d’associations de défense des animaux, où le respect des horaires et l’usage des colliers GPS ont été salués comme des avancées concrètes. Ces échanges ont permis d’établir des protocoles de communication communs lors des journées portes ouvertes organisées régulièrement dans les forêts de Bouillon.

Conseil : Maintenir un dialogue régulier avec les associations de défense des animaux permet d’anticiper les tensions et d’instaurer des zones de cohabitation respectueuses entre promeneurs et veneurs.

Comparaison avec la vénerie française

La vénerie wallonne et la vénerie française partagent des racines communes, mais divergent sur le plan légal et organisationnel.

CritèreVénerie wallonneVénerie française
Statut légalRéglementée par décret régional depuis 1975Cadre national ancien, remontant au XIXe siècle
Taille moyenne des meutesPlutôt modesteGénéralement plus importante
Durée maximale d’une chasseEncadrée par charte régionaleEncadrée par la réglementation nationale
Nombre d’équipagesQuelques équipagesPlusieurs centaines

Notre interlocuteur observe que « les Français ont conservé une plus grande liberté de territoire, tandis que nous devons composer avec un maillage foncier plus morcelé ».

L’avenir de la transmission du savoir-faire

Pour notre interlocuteur, l’avenir repose sur une ouverture maîtrisée : « Nous devons former des jeunes qui comprennent à la fois la tradition et les exigences sociétales ». Des partenariats avec les écoles agricoles permettent désormais des stages de découverte. Les confréries de Saint-Hubert en Belgique, France et Europe offrent un réseau international de formation et d’échanges. L’intégration progressive de technologies comme les drones de suivi et les colliers connectés devrait renforcer la transparence tout en préservant le caractère ancestral de la poursuite. Ce savoir-faire, transmis de génération en génération, continue d’évoluer sans renier ses fondements éthiques et culturels.

Notre interlocuteur insiste sur l’importance des échanges avec les confréries françaises : de jeunes veneurs wallons participent régulièrement à des stages communs dans des forêts françaises voisines, où ils découvrent des techniques de pistage adaptées à des territoires morcelés. Il mentionne que l’apparition progressive de drones légers a permis de mieux cartographier les déplacements des hardes dans les vallées de l’Ourthe et de la Lesse. Ces outils, combinés aux colliers connectés, offrent une traçabilité accrue tout en respectant les rituels ancestraux. Le patrimoine et traditions rurales de France s’inscrit dans une démarche similaire de préservation des savoir-faire cynégétiques transmis depuis des générations.